Des femmes mise en scene par Wajdi Mouawad


6h45 entractes comprises. Cette pièce est une expérience cathartique, où la tragédie retrouve la fonction que lui allouait Aristote. La fin est prévue à 4h30 du matin. Telles les victimes d’un tremblement de terre, nous nous enfonçons dans des couvertures pour affronter la nuit, sous le ciel émouvant de la Carrière de Boulbon. On est massacrés par le vent.

Au programme, trois tragédies de Sophocle. Une trilogie « Des femmes » composée des Trachiniennes, d’Antigone et d’Electre. D’autres cycles suivront (« Des héros », « Des mourants »): le projet titanesque de Mouawad est de mettre en scène les sept pièces connues du dramaturge tragique d’ici à 2015.

Trois femmes protagonistes de trois combats : Déjanire face à la douleur d’un grand amour déçu, Antigone face au pouvoir politique masculin, et Électre face à un terrible héritage familial. Trois femmes très différentes, chacune dotée de courage et de passions démesurées. Trois façons de voir la féminité. Trois exemple de résistance, qui nous montre une humanité résolue dans la souffrance.

Déjanire essaie de ne pas tomber dans les pièges de sa propre faiblesse, malgré son amour pour l’infidèle Héraclès, elle ne veut pas être jalouse de sa rivale. Elle tue par amour sans le vouloir. C’est la représentation de la femme amoureuse, qui s’abandonne complètement à sa passion.

Antigone, elle, est une femme obsédé par la volonté de mourir d’une morte qui soit belle. Elle vit le contraste entre le monde des hommes, celui des compromissions,  de l’égotisme, des intérêts, le monde politique ; et le sien celui de la justice, des valeurs, de la résistance à l’édit de Créon qui refuse d’enterrer son frère. Au contraire de sa sœur Ismène, elle s’oppose à la raison, au respect de l’autorité, et arrive jusqu’au bout avec son col peindre

Enfin, Electra est habitée par le  violent désir de venger la mort de son père. C’est un personnage sordide. Une vraie assassin. Secondée par son frère Oreste, avec lequel elle semble entretenir une relation incestueuse, se baignant toute nue à ses côtés pour célébrer son retour de je ne sais quelles sanglantes affaires, elle tue sa mère et son amant, dans une exaltation trépidantes.

Le spectacle s’ouvre avec les acteurs formant un groupe soudé pour se protéger d’une pluie violente. Cette image initiale, dense de pouvoir symbolique, est le signe de la fragilité des hommes délaissés par les dieux et exposés au déchaînement de la matière. Les éléments eau et terre, éclaboussant de tous côtés sur les corps des acteurs, dominent le spectacle, semblent alimenter l’idée d’une purification impossible. La présence de l’eau revient au fil de la pièce, comme pour laver les âmes des êtres aux proies avec l’ambiguïté de leurs passions. Chaque fois que la mort est averti’, l’eau, source de vie, vient nous rappeler combien sa relation avec l’amour est profondément liée.

L’aspect le plus innovateur du spectacle est le chœur terriblement puissant. Il est constitué par un groupe de rock  aux tonalités à la fois nerveuses et plaintives. Une voix sourde et griffé s’élève, déchirante, vibrante, celle de Bertrand Cantat enregistrée, accompagnée par trois musiciens (Pascal Humbert, Bernard Falaise, Alexander Macsween) en direct sur le plateau. Ils représentent extrêmement bien l’esprit tragique en direct sur le plateau. La troupe des treize comédiens franco-québécoise est des plus convaincante. Parmi eux, on remarque Sara Llorca, qui nous sert une Electre  bouleversante.  Par ailleurs, le travail de mise en scène dégage une force impressionnante. On assiste à des tableaux d’une grande beauté. La mise en scène de Mouawad n’est pas étrangère à une certaine emphase kitsch aux tonalités hollywoodiennes.  De manière générale, on note de nombreux clins d’œil au cinéma comme, par exemple, l’happy end dans Electre, où les deux frères comme des enfants terribles, Natural Born Killers, éructent de plaisir pour la vengeance consumée.

Pour rendre en français le  grec antique, Mouawad a demandé au poète Robert Davreu une traduction, le quelle a cherche  à éloigner Sophocle du langage contemporaine. Ainsi le spectateur perçoit la distance qui le sépare de ces tragédies exprimant un monde où la communauté est encore le centre de toute l’existence humaine. Le résultat est magnifique: modernité et classicisme cohabitent avec vitalité : Sophocle nous parle directement.

Le seul point noir de la pièce est la gestion de la lumière artificielle et des jeux d’ombre peu maîtrisés. Mais cela n’entame pas l’impression d’avoir assisté à une performance à laquelle on a un peu participé quand, à 4h30, on se dirige  vers les navettes pour retourner à Avignon, le corps engourdi par le froid.

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